Personnage vivant tout juste sorti du miroir, tel un poignard entre les homoplates d'un ami cher, dans la forêt malade le maître d'école s'était enfoncé, avec sur la tête un casque de moto et sur les mains du sang et du caca. Des femmes de plâtre font du vélo dans les ruines. Elles n'accouchent de rien. La piste aux étoiles, la folie des grandeurs. Il y a une couronne mortuaire qui tourne et s'enflamme en bas des marches. Les champions de hula hoop sont en retard. Commencez sans eux, je vous en prie. Au-dessus du chapiteau et des têtes, un ciel dit de traîne est couvert d'écailles, lesquelles devraient, selon les météorologues de l'armée, se transformer en plumes de paon. Mais l'avis de ces tordus n'est pas fiable : voici qu'il pleut du riz. J'en ramasse et en fourre dans mes poches – pour les mariés. J'écris au nom des bêtes de la nuit, prises si souvent et bien à tort pour les bêtes de la mort. Quoi de plus vivant que ces ombres cousues dans l'ombre, que ces êtres prolifiques, ces barbares du dedans tenus de se taire, de n'avoir plus des mots que le sang sur les mains? Enfanter sur les ruines fortuites d'autres temps, de vies pleines et décousues qui ne furent pas les nôtres et ne le seront sans doute jamais. Tu prendras bien un p'tit verre, qu'il me fait le gros. Je transpire. Le plafond de la chambre menace de s'écrouler sous le poids, on l'aura compris, des souvenirs encaqués dans le grenier. Je transpire, mais je ne peux pas (vraiment pas la force) refuser ça au gros. Il me sert, remplit mon bol à ras bord. Je n'ai pas la présence d'esprit de dire Stop, ni l'envie. Bois! Il se saisit d'un des livres qui traînent au pied du lit, rares objets qui dans cette clinique sont à même de me procurer quelques transes dérisoires, et le feuillète. Il le referme d'un coup, éclate de rire. Je ne vois pas ce qu'il y a de drôle. Rien, évidemment. Il rit comme ça le gros, pour rien. Son job consiste, entre autres mesquineries, à m'intimider. Allez, bois! qu'il fait avant de s'enfiler son verre de rouge. A moins de, de plus belle, boire, alors que du tanin plein les lèvres et les dents. Juste l'envie, caresser l'envie de boire encore. Et Quincey qui disait que les hommes lorsqu'ils sont sobres sont déguisés. Quincey qui signait ses manuscrits du sceau de l'opium. La fièvre me ronge. Boire. Et cette petite chose blême, candide, vêtue de blanc, alors ivre elle aussi, sur mon lit d'hôpital, aujourd'hui de mort, sur mon lit vautrée. Morte? pensai-je tout naturellement mais sans pour autant oser l'espérer, je m'en souviens, c'est-à-dire que je l'invente, sur mon lit, elle m'apparaît petit oiseau, ange qui veillait au grain, nounou suceuse, morte? infirmière de son état, vingt-cinq ans, un fils de trente-trois. Mariée à un charpentier il va de soi. La nuit, on discutait, ici, dans cette chambre, les autres malades ils pouvaient agoniser on s'en foutait, on causait de ce qui m'obsédait. Bien sûr que du haut de mes trente-trois balais j'affabulais. Puis vinrent nos ébats. Vautrée qu'elle était. Morte? elle ne s'encombrait pas des infirmités du langage cette fumelle, ni des rapports logiques, causes et conséquences, majeures, mineures et conclusions, n'avait jamais entendu entendu parler d'Aristote, d'Occam, de la querelle des universaux, ou feignait d'avoir tout oublié de la grande affaire, du tralala métaphysique dans lequel, grabataire comme Malone, je m'embourbais, me vautrais, tout à mourir et encore, pauvre type vraiment, ou du moins elle s'en accommodait mieux que moi de toutes ces fumées et métafumées. Elle m'était en tout point supérieure. Mais, je tiens à le souligner, baiser même ne voulait rien dire, n'augurait pas d'un monde nouveau. Nous étions bien loin de nous emparadiser. L'infirme et l'infirmière, tu parles d'un coït. C'est elle qui rédigeait mon courrier officiel, pour mes demandes de logement, d'immunité (impunité) diplomatique, de canonisation, d'asile politique, d'extradition, de suicide. Démarches qui jamais n'aboutirent, malgré le zèle de madame mon infirmière, moi-même n'aboutissant qu'ici, entre ces draps mortuaires. Mes doléances à n'en plus finir, mes plaintes à monsieur le Ministre du Règlement, à madame Truc ou Chose, au directeur Machin, à Sa Sainteté le Pape ou à ses sbires, mes griefs et atermoiements administratifs dans lesquels, toute métafumée m'étant interdite, je m'empêtrais désormais pour le plaisir. J'allais jusqu'à inventer des administrations tentaculaires, des sigles et des termes barbares, des formulaires illisibles qui ne renvoyaient à rien, si ce n'était à eux-mêmes. Cela me rappelait Kafka et le bon temps. Papiers qu'il me fallait remplir, nom, prénom, adresse, état civil, manchot oui ou non, si non ça viendra, si oui ça repoussera, aimez-vous la mer, la montagne, la ville, la campagne, si non allez vous faire foutre, service militaire effectué, si oui, où et quand, dans quel corps d'armée, si non etc. Les travaux d'écriture, courrier officiel, lettres d'une politesse trop appuyée n'étaient plus dans mon tempérament, je n'étais plus moine, tout juste cravate, veuillez agréer, Madame, Monsieur, pétasse, sale con, l'expression de mes salutations les meilleures. Nounou s'en chargeait du courrier officiel. C'est loin tout ça. Je ne puis dire pourquoi il faut toujours que je parle de cette infirmière. Je suppose qu'elle a une importance quelconque. Mais il n'est pas de mon ressort de juger de l'importance ou du sens profond de ce que je ressasse. Jusqu'à ce que le mal. Reboire. Il y a un oiseau dans le vin. Le verbe ou les raisins de Zeuxis – garder cette idée quelque part in the back of my mind. Un bol, pas simplement un verre : le remède est à la mesure du mal. Ténue, mais alors ténue la membr. On n'en sortira pas. Je veux dire, on y est et on y est bien, jusqu'à l'âme. Et au-delà. Moi, ce que j'en pense. Si tu es venu pour un débat d'idées, tu t'es gouré d'endroit. Allez, file. Un autre jour. ...cette Olivia de la Douzième Nuit/ Dont le corps se dédouble et qui rit de se voir... – alors que ces vers tronqués de G. L. dans ma tête cabriolaient intensément (j'étais tombé dans une transe terrible), au détour d'une nuit sans rêves, festonnée de mille livres illisibles, à la tranche cassée, en langues presqu'inconnues de moi, mais combien vivaces (bien qu'ensommeillées), je m'arrêtai à la surface de mots doubles ou multiples abacule, festoù-noz, médianoche, Doppelganger, Zwillinger et j'en passe.Feste Gant-de-chevreau himself, corrupteur fameux au service de l'Olivia... Jester, jigging fool, Schellen-Hanswurst (Dyonisus dixit), buffonesco de son état dans un coin de mon atelier cérébral distillait sa poèterie. Son chant hey, ho, the wind and the rain combien poignant but that's all one, our play is done fut pour moi franchement proleptique (pardonne ce vilain vocable!), ce qui n'avait en vérité rien de surprenant : m'était apparence que ces mots anglais et moi vivions d'un seul rhizome. Cela m'a rendu plus chétif qu'un danseur, plus miro qu'un joyce, moitié plus mort qu'un dormant : je touchai du doigt le dessous de l'écorce. La surface glacée de l'enclume. Des envies terribles me prirent de plier ce qui alors me tenait lieu d'esprit (un fantôme de jugeote, dissipé, divagateur) pour le faire entrer dans une bouteille, une flasque... un quelconque flacon... en plus d'autres envies furieuses, de prophétie bouffonne... et cette petite chose blême. Hum! Ça fait une paye qu'à cause des mots mêmes je ne peux écrire vraiment. Dire qu'avant j'étais scribe, au service du Règlement. C'est pour te dire. C'est aussi à cause d'eux que, fatalement, je veux écrire. Pas tant écrire avec, grâce ou à cause d'eux, que contre ou à travers eux. Les percer, les cribler, soit dit autrement. Quoique c'est très pareil. Faire la nique au Règlement. Ne vas pas croire qu'en te confessant ça je me crois intelligent, moins con qu'un autre, ne va pas croire ça, ne va pas croire. Je me souviens du gros type, le faignant qui fumait des barreaux de chaise. Mais un petit verre de quoi au juste? Oui, l'anglais ça m'arrive. Comme d'autres le français. Chut! T'as entendu? Mais Chut! je te dis. Je reprends. nommons-la frein-de-l'être, est responsable du peu de cohérence dont nous jouissons. Je ne doute pas que sans elle je hop! un petit coup de copier-coller et le tour est joué. T'as vraiment rien entendu? Que dalle? On aurait dit une bête. T'as vraiment rien entendu. Il avait commandé un bifteck, fumait des barreaux de chaise, était gros et faignant je ne me souviens pas vraiment, d'ailleurs le peu dont je me souviens je le dilate et l'invente, et ensuite je le répète ad lib. Pour y croire mieux. Y adhérer peut-être. Je le colle et le copie. Ou l'inverse. Jusqu'à ce que le mal cesse. Ce qu'il ne faut pas entendre. Hum! Me lever le matin, à cela près, nul doute, nul doute hélas que j'y arriverais et pourtant. On cuit au soleil de la répétition. On répète, silence! on répète avant que ça ne tourne pour de bon, vraiment, chut, on répète, on rechute, pour différer, avant que ça ne tourne court. Tout est répétition propédeutique, propédeutique répétitive, voire répétitionnelle, à quelque chose qui sans doute mais rien de plus incertain, de moins positivement sûr, n'aura lieu jamais. Nous ne discernons que peu de choses parmi les miroirs obsessionnels et sacrés qui tous nous diffèrent, créent la distance et nous abyment. Pfouh! ça c'est de la pensée! A me lever le matin, à avoir une discussion avec mon prochain, à n'avoir pas l'air trop idiot, ni tout à fait, mais ne plus me rendre au bureau – jamais. Il fumait des barreaux de chaise, voilà. L'éléphant plus gris que le canari, le canari plus jaune que l'éléphant, la salive plus forte que l'encre, l'encre plus sale que la salive. Ainsi, Cravate et son nœud. Vous n'arriverez à rien, Monsieur Jung. Cela devait finir sur un éclat de rire. Il n'y eut qu'un éclat de tête. Et rien pourtant ne s'écroula tout à fait. Vinrent les refus. Gallimard, P.O.L, Minuit et les autres. Hop! autre chose. Quelques idéals, boutons malingres d'amour-propre, illusions tenaces, manque de tranchant – cela tient bon, et à rien, rien n'est plus réel que le rien (c'est du Malone mon enfant), comme par malédiction ou enchantement. Hop! je copie-colle : Un vieillard pas tout à fait né encore, nu et barbu, par la fenêtre de son appartement promène son regard parmi les branches. Place du marché, on range les étals. Quelqu'un ce matin, quelqu'un d'opaque, quelqu'un qui avait de la nuit plein les babines, quelqu'un qui avait bu peut-être, acheta à vil prix un crâne humain type crâne-de-Yorick : mandibule déboîtée, air ahuri, lunaire et mélancolique. Heureux possesseur de ce bibelot macabre qu'il portait avec lui comme on trimbale un pack de bière – un doigt dans chaque orbite – l'individu s'enfonça dans l'anonymat de la foule d'un pas léger, presque serein. Les branches griffent l'azur. Le vieux à sa fenêtre pousse un cri d'aveugle, d'œdipe-yeux-crevés. A la réflexion, ce crâne pouvait tout à fait avoir appartenu à un singe. Les nuages rouge sang derrière l'immeuble d'en face détalent au galop. Sur la place, en contrebas, les marchands se disputent les dernières faveurs du jour. C'est soudain un intolérable chien et loup. C'est l'heure où l'on égare ses enfants, où rien n'est tranché que les gorges. L'heure sale qui n'en finit pas de s'étioler, de s'éteindre, semblable à ces notes qui dans l'écho se meurent. Qu'importent d'ailleurs l'éternité ou le temps qui va, faveurs dernières du jour ou frayeurs premières de la nuit, chien ou loup, homme ou singe, vieillard ou nourrisson, polisson nu dodu ou barbu pourrison tout nu, qu'importent fureur ou silence, traces ou page blanche. Qu'importent les épingles de Jocaste, l'heure du jour ou de la nuit face aux masques symétriques du hasard. Une épaisseur de transparence – quelquefois, c'est plus rare, d'opalescence – nous sépare d'où nous sommes. Cette membrane, nommons-la langage, nommons-la garde-fou, nommons-la frein-de-l'être, est responsable du peu de cohérence dont nous jouissons. Je ne doute pas que sans elle je parviendrais à me lever le matin, certes avec un mal de tête comparable à ces migraines carabinées qui adviennent lorsque, déshydraté, le corps nous reproche les excès de la nuit précédente, beuveries qui débouchent invariablement sur ces fatidiques gueules de bois dont on souffre jusqu'au fond de l'âme, et au-delà, lorsque le pauvre crâne est près d'imploser, lorsque le monde où l'on est contraint d'évoluer, sordide par ailleurs, n'est plus qu'un amas de coton rèche, un étouffoir, et qu'il est nécessaire d'y vivre en sourdine jusqu'à ce que le mal cesse, à moins de. Paf! copié-collé. Quelques changements cependant, une subtile modification du même. Car je prends un point d'honneur à ne plagier que l'œuvre des autres. Quittons nos moutons. Tout dans la vie le contraignait à n'éxécuter que des autoportraits. Le monde se scindait. D'un côté, les images; de l'autre, ce je ne sais quoi nommé choses. Il se tenait là, debout, devant son chevalet, un pied dans la tombe du réel, pris au jeu de sa propre peinture. Une bouteille de rouquin bien entamée déjà, à même le sol de la chambre, pour se donner l'air artiste. En bas, on soupait. D'ici, il pouvait entendre tout le remue-ménage – chaises que l'on déplace, bégueule qui s'agite et houspille cette souillon de serveuse, éclats de voix, verres qui s'entrechoquent, soupirs des affamés. Il s'ingéniait à dessiner la main dessinante qui justement le dessinait, lui, le peintre, le coloriste de jadis. Il quittait en somme le monde de la couleur, lentement, comme en sommeil, de même qu'il avait renoncé jadis à l'écriture. C'était le dessin, le seul dessin qui compterait desormais. Il déposa au sol la toile cartonnée sur laquelle on pouvait reconnaître ses traits, ses misérables lignes tracées au fusain, et éclata de rire. Quelle merde vraiment.
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